lundi 6 novembre 2017

Depardieu soit loué !

En quelle année ? 1967 ? 1977 ? 1987 ?
Il y a longtemps.
J'ai suivi Barbara, je l'ai écoutée dans différentes salles parisiennes.
J'ai entendu cette chanson alors que j'étais encore un adolescent - en ce temps-là, j'étais en mon adolescence -, dans des circonstances très singulières. Évidemment, cela paraît difficile de reprendre les chansons de Barbara. Elles sont si intimement liées à sa personne physique, à son personnage aussi. Elles sont également solidaires de notre perception.
Mais enfin, si quelqu'un pouvait s'y risquer, c'était Depardieu. Je crois bien qu'elle l'a aimé.
Nous naissons déchirés, nous mourons en lambeaux.



À propos de Barbara  À bientôt, à demain, à septembre           
Tous les garçons s'appellent Patrick: La vie music hall 2

jeudi 19 octobre 2017

D.D. : une histoire française

Quand elle interprète cette chanson, dans le film Huit femmes de François Ozon (2002) (poème de Louis Aragon, musique de George Brassens parfaitement accordée au texte), elle a plus de quatre-vingts ans.



 Elle n'a jamais « vampé » ses partenaires ni le public, elle les a toujours subjugués. Elle les a emportés un peu plus loin, avant de les abandonner, à la fois tristes et comblés.
Le générique de ses films consistent en une énumération des metteurs en scène et des comédiens qui fondèrent le cinéma depuis qu'il parle (et qu'il chante, car elle aimait la chanson). Sous la direction d'Henri Decoin, excellent metteur en scène, alors son ex-mari, elle fut une redoutable Bébé Donge (titre du film et son rôle,1952) auprès de l'infortuné Jean Gabin, qu'elle fait périr à petit feu ; Max Ophüls lui a sans doute offert ses plus beaux rôles dans La Ronde (1950), Le Plaisir (1952), Madame de… (1953).
Depuis quelque temps, elle semblait lasse des choses… et des êtres ? Quelqu'un qui la connassait m'a confié, récemment : « Elle a tout dit, et ce qu'elle n'a pas dit, elle le garde pour elle. ».
Toutes les femmes de sa génération l'ont enviée, copiée, aimée. Elle les incarnait toutes, ces françaises qui avaient pour viatique l'élégance naturelle, le sens de l'équilibre et le goût du chavirement.

À propos de Max Ophüls et de DD (Danielle Darrieux), on lira : Mathilde et Gustave au salon - 2    La note finale    Tournez Manège 2    La groupie du pianiste   La note finale, suite

mardi 3 octobre 2017

Cher monsieur…


Après l'armistice signé le 22 juin 1940, ce pays ne se reconnaît plus dans le miroir qu'on lui tend. On avait dit à ses habitants que leur armée était la plus puissante du monde, qu'elle surpassait toutes les autres par la valeur de ses troupes, par la qualité de ses matériels et de ses armements. En quelques semaines, elle était réduite au silence, encerclée, désarmée, humiliée.
Les français, de peuple du plaisir et du caprice, de l'intelligence vif argent, du bonheur d'être, de peuple de l'arrogance moqueuse, de la vivacité acrobatique, de l'insouciance généreuse, devient le peuple de l'effarement, du désespoir, de la honte.
Le 3 octobre 1940, le gouvernement français -enfin, le gouvernement issu d'une manière de coup d'État « propre », le gouvernement d'un pays abandonné à sa défaite, à son écrasement militaire et moral par une classe politique majoritairement inférieure à sa tâche- sans en être contraint par le vainqueur, promulgue une première loi relative au « statut des Juifs ». Ce statut a pour principal objet d'interdire à ces derniers tout emploi dans la fonction publique et l'accès à d'autres professions. Le scandale judiciaire qu'il constitue ne trouble pas considérablement la société. On ne verra pas nécessairement une preuve d'antisémitisme dans cette indifférence, mais plutôt le signe supplémentaire de l'accablement des français saisis par la débâcle. En ce début de l'Occupation, ils sont encore sous le choc du désastre national.
Le 29 mars 1941 est officiellement créé le Commissariat générale aux questions juives, dirigé par Xavier Vallat (auquel succèdera Louis Darquier de Pellepoix). Le 2 juin 1941, une loi nouvelle, toujours relative au statut des Juifs, remplace la précédente en apportant des précisions particulièrement odieuses et absurdes sur la notion de « race juive ». La menace sur les Juifs, même français, se fait plus évidente.
Du 5 septembre 1941 au 15 janvier 1942, les autorités allemandes, aidées par des propagandistes subalternes (Paul Sézille, par exemple), organisent une exposition gracieusement appelée « Le Juif et la France », au palais Berlitz, dans le IIe arrondissement de Paris (aujourd'hui siège de la BNP).

Je rappelle, très succintement, ces quelques faits dramatiques pour la raison suivante. Le hasard de mes lectures m'a conduit à cette lettre, que je connaissais, mais que j'avais oubliée.
Il s'agit d'une missive adressée à Xavier Vallat par Simone Weil, la jeune philosophe, qui mourra de la tuberculose quelque temps plus tard en Angleterre.
Simone Weil est proprement exceptionnelle (c'est de famille, car son frère, André Weil, membre fondateur du fameux groupe dit Bourbaki, est l'un des grands mathématiciens du siècle dernier). Née dans une famille de la bourgeoisie juive, agrégée de philosophie, hantée par la question de la vérité, profondément imprégnée de la pensée des philosophes de la Grèce antique, et encore de la Baghavad Gita (texte fondamental du Vedanta et de l'hindouisme), par le souci des plus déshérités, ainsi que par la personne du Christ (elle se convertira au christianisme), elle est évidemment touchée par ce statut scélérat. Paradoxalement, elle ne se « sent » nullement juive. Néanmoins, elle s'adresse directement au responsable de cette infamie dans des termes d'une ironie, d'une intelligence joueuse, d'une cruelle lucidité, mêlant à cela un sens de l'absurde éblouissant et parfaitement maîtrisé.

Je veux préciser une chose : je n'établis aucun parallèle entre l'époque à laquelle fut écrite la présente lettre et la nôtre. Des « insoumis » de préau scolaire, des frappeurs de casseroles, des défileurs patentés le feraient peut-être… moi non plus !


18 octobre 1941
Monsieur,
Je dois vous considérer, je suppose, comme étant en quelque sorte mon chef ; car, bien que je n’aie pas encore bien compris ce qu’on entend aujourd’hui légalement par Juif, en voyant que le ministère de l’Instruction publique laissait sans réponse, bien que je sois agrégée de philosophie, une demande de poste déposée par moi en juillet 1940 à l’expiration d’un congé de maladie, j’ai dû supposer, comme cause de ce silence, les présomptions d’origine israélite attachée à mon nom. Il est vrai qu’on s’est abstenu également de me verser l’indemnité prévue en pareil cas par le statut des Juifs ; ce qui me procure la vive satisfaction de n’être pour rien dans les difficultés financières du pays. — Quoi qu’il en soit, je crois devoir vous rendre compte de ce que je fais.
Le gouvernement a fait savoir qu’il voulait que les Juifs entrent dans la pro­duction, et de préférence aillent à la terre. Bien que je ne me considère pas moi-même comme juive, car je ne suis jamais entrée dans une synagogue, j’ai été élevée sans pratique religieuse d’aucune espèce par des parents libres-penseurs, je n’ai aucune attirance vers la religion juive, aucune attache avec la tradition juive, et ne suis nourrie depuis ma première enfance que de la tradition hellénique, chrétienne et française, néanmoins j’ai obéi.
Je suis en ce moment vendangeuse ; j’ai coupé les raisins, huit heures par jour, tous les jours, pendant quatre semaines, au service d’un viticulteur du Gard. Mon patron me fait l’honneur de me dire que je tiens ma place. Il m’a même fait le plus grand éloge qu’un agriculteur puisse faire à une jeune fille venue de la ville, en me disant que je pourrais épouser un paysan. Ignoré, il est vrai, que j’ai du seul fait de mon nom une tare originelle qu’il serait inhumain de ma part de transmettre à des enfants.
J’ai encore à faire une semaine de vendange. Ensuite je compte aller travailler comme ouvrière agricole au service d’un maraîcher chez qui des amis m’ont procuré une place. On ne peut pas, je pense, obéir plus complètement.
Je regarde le statut des Juifs comme étant d’une manière générale injuste et absurde ; car comment croire qu’un agrégé de mathématiques puisse faire du mal aux enfants qui apprennent la géométrie, du seul fait que trois de ses grands-parents allaient à la synagogue ?
Mais, en mon cas particulier, je tiens à vous exprimer la reconnaissance sincère que j’éprouve envers le gouvernement pour m’avoir ôtée de la caté­gorie sociale des intellectuels et m’avoir donné la terre, et avec elle toute la nature. Car seuls possèdent la nature et la terre ceux à qui elles sont entrées dans le corps par la souffrance quotidienne des membres rompus de fatigue. Les jours, les mois, les saisons, la voûte céleste qui tournent sans cesse autour de nous appartiennent à ceux qui doivent franchir l’espace de temps qui sépare chaque jour le lever et le coucher du soleil en allant péni­blement de fatigue en fatigue. Ceux-là accompagnent le firmament dans sa rotation, ils vivent chaque journée, ils ne la rêvent pas.
Le gouvernement, que vous représentez à mon égard, m’a donné tout cela. Vous et les autres dirigeants actuels du pays, vous m’avez donné ce que vous ne possédez pas. Vous m’avez fait aussi le don infiniment précieux de la pauvreté, que vous ne possédez pas non plus.
J’aurais hésité à vous écrire, sachant votre temps pris par d’innombrables soucis, mais vous ne recevez certainement pas beaucoup de lettres de remerciements de ceux qui se trouvent dans ma situation. Cela vaut donc peut-être pour vous les quelques minutes que vous perdrez à me lire.
Veuillez recevoir, Monsieur, l’assurance de ma haute considération.
Simone Weil

 (Ci-dessous : portrait de Simone Weil en 1921)




















Et moi, qui suis la caricature de l'esprit superficiel, j'aurais été très admiratif des êtres profonds ! La profondeur de vue, l'abnégation, l'étude patiente, attentive, le beau souci des autres, l'héroïsme : ces qualités, que je ne possède nullement, je les loue chez ceux qui les incarnent !

jeudi 20 juillet 2017

Le bel amour


- Alors, c'est décidé, tu t'en vas !
- En effet, je pars.
- Tu retournes chez ta mère.
- Ma mère est morte.
- Je le savais, je voulais simplement reprendre une vieille formule.
- Garde donc tes vieilles formules pour toi.
- Auparavant, quand une femme quittait un homme, elle allait chez ses parents. On disait : chez sa mère.
- Eh bien, c'est fini, à présent !
- C'était mieux avant.
- Rien n'était mieux avant !
- Si, moi par exemple, j'étais mieux avant.
- C'est vrai, j'ai vu des photographies de toi. Tu valais le détour, et même le détournement de mineur.
- Moi, je t'ai connu majeure… et je t'ai retournée !
- Tu ne m'as pas retournée, c'est moi qui y ai consenti.
- Disons que tu m'en as prié. D'ailleurs, tu t'es mise à genoux.
- Salaud, goujat !
- Mais voyons, chacun sait que l'amour est un sacrement qui se reçoit à genoux !
- Oh, je ne t'entends plus, je ne te vois plus, je t'ai déjà oublié !
- Déjà ? Alors, c'est Alzheimer !
- Au contraire, c'est de l'hygiène mentale ! D'ailleurs, tu es aisément oubliable.
- Tu n'as pas toujours dit cela.
- Je l'ai toujours pensé.
- Tu pensais à moi pour n'y plus songer ? Étrange manière de m'oublier !
- Je te conseille de faire de même.
- Non, je ne changerai rien à ma façon d'être et de penser. Je serai comme j'ai toujours été, comme avant.
- Dommage, on est déjà après !
- Après quoi ?
- Après qui, plutôt ! Tu l'as dit toi-même, tu étais mieux avant, bien mieux, je ne t'ai connu qu'après.
- Tu es venue trop tard.
- Oui, mais je pars à temps.
- Comment peut-on partir à temps quand on est arrivé trop tard ?
- Jolie formule ! Oh, mais c'est vrai qu'il est tard.
- Tu devrais rester.
- Rester ici ? Pour aller où ?
- Je l'ignore, je sais seulement qu'on va parfois plus loin à genoux qu'à pied…
- Salaud, goujat !



lundi 29 mai 2017

Beaucoup de Sicile, un peu d'Italie

Il y a peu de temps, l'exquise Anne me suggérait d'entendre une chanson italienne, par Fausto Mesolella (voyez À nul autre pareil, le plaisir de déplaire). Celui-ci, me précisait-elle, venait de mourir : il avait le cœur faible… et tendre assurément. Ce fut une découverte et un grand plaisir, dont je la remercie vivement.
J'ai trouvé cette chanson, interprétée par le même, à la guitare, et Toni Servillo au chant. J'aime beaucoup Toni Servillo, qui me fut vraiment révélé dans La Grande Bellezza, de Paolo Sorrentino (2013).
Anema e core (anima e cuore, Âme et cœur) est une chanson napolitaine, composée, dans les années cinquante, pour la musique, par Salve D'Esposito, et, pour les paroles, par Tito Manlio (pseudonyme de Domenico Titomaglio. On notera que Tito Manlio est le titre d'un opéra moins connu de Antonio Vivaldi).
Il est question de quelqu'un qui perd le sommeil, de lèvres (de bouches) qui ne veulent pas de baisers, d'appels qui demeurent sans réponses…
Nuje ca perdimmo 'a pace e 'o suonno
Nun 'nce dicimmo, maje pecchè?...
Vocche ca vase nun ne vonno,
 Nun so' 'sti vvocche, oj né!
 Pure, te chiammo a non rispunne
 Pe' ffà dispietto a mme...

Toni Servillo et Fausto Mesolella, Anema e core



Roberto Murolo, Anema e Core


Voici encore Mi votu e mi rivotu, écrite dans les années 1880 par Paolo Frontini (1860-1939), originaire de Catane, très connu et apprécié au-delà de sa terre natale. Le texte original, dans la langue siclienne, dit à peu près ceci en français (pour les premières strophes):
Je me tourne et me retourne en soupirant
Je passe la nuit entière sans sommeil
J'imagine ta beauté
Ainsi va ma nuit jusqu'au jour

À cause de toi je ne trouve pas le repos
Mon pauvre cœur ne trouve pas le repos…
 
La voici par Carmelo Zappulla :


Enfin, pour mon plaisir (le plaisir est la manifestation la plus aboutie de l'égoïsme aimablement partagé), cet extrait du film La Grande Bellezza :



Un homme (Toni Servillo, napolitain d'origine)) contemple l'arrogante bêtise de certaines choses contemporaines (dont l'art du même nom). Il s'en console en déambulant dans l'incroyable beauté de la ville de Rome et de quelques autres paysages. Il fut un mondain fameux, naguère, un critique d'art courtisé, mais aussi, finalement, soumis et conformiste. Il a vieilli, son esprit, sans s'aigrir, observe avec une distance de sévérité amusée la comédie, à laquelle il accordait tant d'importance. Il n'est pas encore las des êtres et des choses, mais il n'est plus la dupe de lui-même. Il n'a rien perdu de sa séduction, mais il n'en joue plus de la même manière. Bientôt, il n'accordera plus la moindre part au théâtre des apparences, mais, déjà, il ne convoite plus, il ne possède plus : il s'attarde, il contourne, il circonvient. Il ne craint pas la solitude, qui l'attend ; il a anticipé ses plaisirs comme ses désagréments. Il a consenti à s'avouer qu'il avait vécu. Rome est toujours dans Rome, et lui, un jour, n'y sera plus.
Nous sommes les passagers d'un véhicule immobile. Le brouillard qui environne notre course stationnaire et rapide ne nous interdit pas, cependant, de distinguer des formes et des visages adorables, qui peuplent nos souvenirs. C'est ainsi qu'un jour, allégés du chagrin ou de la ferveur qu'ils nous causèrent, ils viennent nous solliciter de ce service intime qu'on appelle la mémoire, par quoi ils survivent encore un peu et nous permettent de durer honorablement.

dimanche 21 mai 2017

Catholique, apostolique et romain… et denisien


Dix minutes de la France d'avant, dix minutes qui semblent venir d'un autre monde, d'une exoplanète, dix minutes pendant lesquelles un personnage raisonnablement délirant, culturellement accompli, maître de lui-même comme de son univers, offre à la délicieuse Denise Glaser le spectacle de son extravagance très contrôlée, de sa provocante supériorité. Tout cela paraît si loin : qui pourrait-on mettre à la place de la belle Denise, et qui à la place de Salvador Dali ? Quelle chaîne de télévision pourrait concevoir une telle émision, consentir seulement à sa diffusion ?
Quand j'étais un adolescent, j'aimais beaucoup Denise Glaser. À présent je ne suis plus un adolescent, j'aime toujours autant Denise. Elle incarne l'élégance des femmes françaises, leur esprit de curiosité, leur subtile audace. Denise fut écartée des plateaux de télévision par une coalition banale d'imbéciles et de pleutres. Elle est morte oubliée, après quelques années de mélancolie tranquille. Moi aussi, je suis mélancolique, et moi aussi je mourrai. C'était mieux avant, et moi aussi j'étais mieux avant.
Au reste, j'ai toujours été mieux avant.




Si le lien ne fonctionne pas, allez à cette adresse, elle vous conduit à dix minutes de jouissance égoïste :

http://www.ina.fr/video/I04197090

Sur Denise Glaser : Denise     Deux femmes

vendredi 5 mai 2017

Faites vos jeux !

Faites vos jeux, en effet, pour que M. Macron, la créature de Hollande, puisse rafler la mise. Il a réussi son coup, le Bobonaparte de l'Amiénois ! Il convient de saluer son coup d'état tranquille : en quelques mois, il nous aura débarrassé de ce qui flottait encore de la médiocrité socialiste, et il aura pris dans ses filets le menu fretin comme les gros poissons paresseux du fleuve politicien. Hier, l'ineffable Manuel Valls, toreador pour salle de bain, arrogant et dominateur quand il est entouré de garde du corps, contrit et modeste dès qu'il est seul, petit bonhomme dans tous ses états qui se voudrait homme d'État, Manuel Valls, donc, l'avait chassé, avec cet air ulcéré de Jupiter sur talonnettes qu'il prenait pour se pousser du col. À présent, il se déclare prêt à le servir humblement. Ils iront nombreux à Canossa : la génuflexion les fait encore paraître plus grands qu'ils ne sont ! Grâce à lui, les extrémistes du centre-droit et les léninistes du centre-gauche, tous augmentés des girouettes émotives, auront connu une nouvelle jeunesse. Il est jeune, ils sont vieux et il les prolonge un peu ; il virevolte, ils bougent encore.
Emmanuel Macron les aura humiliés, c'est à dire qu'il aura soulevé le rideau de scène, qui dissimulait leurs ficelles de coulisse. Un jour, il faudra analyser ce phénomène français.
Il faudra aussi revenir sur l'écœurante propagande de la France dominante, avec ses alliés de circonstance, journalistes, intermédiaires divers, « intellectuels organiques d'État » ; cette propagande s'est mise, comme naturellement, par soumission naturelle à ce qui la récompensera selon ses vœux, au service de M. Macron. Celui-ci la soumet, d'ailleurs, avec cet air angélique et triomphant des séducteurs de petite envergure, qui connaissent par avance et par expérience le point faible de leur proie. L'acmé de ces manifestations d'allégeance restera sans doute l'accueil réservé par Mme Ernotte, patronne de la télévision publique, aux deux candidats, avant leur affrontement devant les caméras. La scène eut lieu à l'extérieur du studio, qui allait accueillir leur ultime rencontre avant le vote des français. Mme Le Pen est saluée courtoisement d'une poignée de main par Delphine Ernotte, puis pénètre dans les locaux. Arrivent M. Macron et son épouse. Mme Ernotte serre la main du prétendant, puis, se présentant devant Brigitte Macron, l'embrasse, affirmant ainsi non seulement une forme d'intimité, mais encore de connivence et d'allégeance. Même si les deux femmes se connaissaient suffisamment pour s'autoriser cette privauté, on pouvait s'attendre à une retenue dans cette circonstance. J'ai vécu en direct cette séquence avec stupeur : ces gens s'autorisent absolument tout. Ils ont la morgue de certains personnages de l'Ancien régime, ils jouissent de privilèges plus grands encore, et sans contrôle, mais ils n'en ont pas la légitimité, ni la simple noblesse sinon d'origine, tout au moins d'allure.
Je ne voterai pas pour Marine Le Pen : des « fidélités », à la fois heureuses et encombrantes, à des épisodes de ma jeunesse et à des personnes estimables me l'interdisent, mais je comprends que d'autres le fassent. et je me sens solidaire de ce peuple des oubliés, qui a trouvé dans les discours de Mme Le Pen un réconfort passager. Les socialistes de pouvoir, constamment à la recherche d'une clientèle électorale, qui leur garantira des places et des honneurs, ont délaissé le peuple, au profit des nouveaux possédants, de cette récente bourgeoisie urbaine, plus habile à dissimuler son appétit de possessions que les bon bourgeois de Flaubert, dodus et naïfs (leur ancêtre, le Bourgeois gentilhomme, a la naïveté des enfants qui s'émerveillent devant un jouet). Les socialistes de pouvoir ont également « considéré » les immigrés, ils ont cherché à rassembler sous leur bannière et à guider vers leurs bulletins de vote cette masse hésitante, voire indifférente. Pour cela, ils ont agité la menace d'un racisme agressif, qu'ils ont prétendu latent dans la société française.
Enfin, je trouve ignoble ce « mantra » des imbéciles de gauche, qui va répétant qu'il faut faire « barrage au fascisme ». Le fascisme premier, dans son origine italienne, a produit des idées et des œuvres, qui le place très au-dessus des pseudo-résistants du boulevard Saint-Germain. Le futurisme n'est certes pas le fascisme tout entier, mais il le frôle, l'inspire en partie, jusqu'à sa récupération, qu'il ne souhaitait pas nécessairement. Ce fut un mouvement culturel très nerveux, d'une grande ambition, certes dangereux dans sa volonté farouche de tout abolir de ce qui venait du monde ancien, mais passionnant et jeune à jamais. Alors, bien sûr,  frotté de politique et d'ambition totalitaire, il fut en quelque sorte « contaminé » par une idéologie, laquelle sombra dans la comédie absurde, puis dans le crime et la tragédie.
Emmanuel Macron est une énigme, dont la solution nous sera peut-être révélée, quelque jour, par une bouche d'ombre. M. Macron est un effaceur. Il installera dans ses meubles IKEA une république sans mémoire, un pays 2.0, affolé de selfies, morcelé, divisé comme jamais.
En attendant, il est là pour liquider la France, telle que je l'ai connue, telle qu'elle m'a séduit, irrité, émerveillé. M. Macron me liquidera.
Faites vos jeux, rien ne va plus !