samedi 8 août 2009

La belle argentine et l'homme perdu


















Chère Victoire
Victoria Ocampo occupe une place centrale dans le mouvement esthétique, intellectuel, moral qui installa durablement la France devant la scène internationale
. Elle fut, de notre pays, et de l’Europe, la plus fervente ambassadrice, non dénuée d’ironie, auprès de l’Argentine, sa patrie d’origine, et du reste du monde. Par son action inlassable, elle ne permit point que son propre pays demeurât dans notre esprit une nation caricaturale, partagée entre des vachers analphabètes, des généraux décorés comme des arbres de Noël et des dictateurs corrompus. Dans sa revue Sur (1931) et dans sa maison d'édition du même nom, l' Ocampo publia les plus grands noms de la littérature internationale, et nous permit de découvrir Octavio Paz, Jorge-Luis Borges, Adolfo Bioy Casares… On ne dira jamais assez l'importance fondamentale de Sur dans le rayonnement culturel de l'Avant-guerre. C'est ainsi que Buenos Aires est devenue la cousine latine de Paris, une magnifique créature cambrée, brillante
, la capitale d’un continent littéraire, qui ne redoute aucune comparaison. De son immense fortune, Victoria fit un usage toujours élégant, favorable à la circulation des idées, des goûts, des êtres.
Elle eût été accablée par le repli provincial qui affecte désormais nos débats et nos tendances. Nous paraissons si étriqués dans nos petits costumes idéologiques, dans nos replis d’identité frileuse, dans nos accommodements hypocondriaques avec le monde, dans nos existences parallèles de tribus effarouchées, sur notre continent aigri de crétins goguenards ! Nous sommes donc revenus à ce que nous fûmes jadis : des groupes organisés, des ethnies méfiantes, subdivisées en associations d
e défense.
La belle argentine aux yeux de puits incarna l’aventure intellectuelle du XXe siècle. Elle lui conféra une partie de ses audaces. Elle fut sur tous les fronts où se mobilisaient l’intelligence, la curiosité, l’aptitude au mouvement.
Nous lui consacrerons quelque jour proche l’hommage qu’elle mérite. Pour cette fois, nous la trouvons en compagnie de Pierre Drieu-la-Rochelle, compagnon de l’abîme, qui voulut être plus que déplaisant, et ne parvint, au final, qu’à obtenir ce qu’il redoutait : se faire aimer.
Victoria vient pour la première fois à Paris en 1928. Après un échange de correspondances avec Hermann von Keyserling, elle veut absolument rencontrer cet homme, à l’époque prestigieux. Cruelle déception ! Elle découvre un «ogre», qui, bien loin de poursuivre une discussion philosophique, ne veut que la mettre dans son lit. Elle s’enfuit.
En revanche, sa rencontre fortuite avec Drieu la Rochelle l’enchante. Ce fut au cours d’un dîner chez la duchesse de Dato, en 1929. Elle remarque d’abord que les murs du salon ne sont «ornés que de deux Miró et d’un Dali […] ces toiles et d’autres du même genre semblaient le comble de l’audace et de l’élégance d’avant-garde.». Puis elle s’intéresse à son voisin de table, un grand garçon blond, à la fois timide et franc, très séduisant quoiqu’un peu dégarni : «Mon premier mouvement de sympathie alla à la chemise propre, bleue comme le ciel, au pantalon repassé et au plis bien tracé, au visage rasé, aux ongles qui n’étaient pas passés chez la manucure, mais exempts de saleté, aux dents minutieusement brossées, à tout ce qui parlait avec éloq
uence de soins corporels peu courants dans la confrérie des écrivains (et des philosophes). Soins que, moi du moins, je remarquais chez un «homme du monde», mais que je savais rares chez les artistes, quels qu’ils fussent. La bohème ne m’a jamais attirée et je préfère mille fois le spectacle d’un mécanicien en bleu de chauffe taché d’huile à celui d’un poète négligé aux ongles en deuil».
C’est dire combien elle fut séduite ! Elle était de gauche, libérale, ardemment anti-fasciste, il était déjà d’extrême-droite. Elle s’opposa à lui. Ils devinrent amants, ils restèrent amis sincères. Elle suivit, navrée, sa dérive politique. Elle n’oublia jamais qu’il lui dit, un jour : «Es-tu une femme heureuse ou la statue du bonheur ?». Ils connurent la joie des esprits et des corps unis, la simple intensité des moments de l'amour, puis vint la tragédie…

Victoria Ocampo, Drieu, Suivi de lettres inédites de Drieu la Rochelle à Victoria Ocampo, Avant-propos (lumineux !) et notes de Julien Hervier, traduit de l'espagnol (Argentine) par André Gabastou, éditions Bartillat, 2007.
Ci-dessous : portrait de Victoria Ocampo (Droits réservés)







10 commentaires:

Emilie a dit…

On aurait aimé en savoir plus sur les amours de Drieu et Ocampo, celle à qui il a, parait-il, dit :"Tu es la plus belle vache de la pampa !"

Mais c'est le signe que l'article est réussi ! On annonce d'ailleurs en septembre l'édition de leur correspondance :" Lettres d'un amour défunt, correspondance 1929-1945
Pierre Drieu La Rochelle , Victoria Ocampo "

Patrick Mandon a dit…

«Elle eût été accablée par le repli provincial qui affecte désormais nos débats et nos tendances. Nous paraissons si étriqués dans nos petits costumes idéologiques, dans nos replis d’identité frileuse, dans nos accommodements hypocondriaques avec le monde, dans nos existences parallèles de tribus effarouchées, sur notre continent aigri de crétins goguenards ! Nous sommes donc revenus à ce que nous fûmes jadis : des groupes organisés, des ethnies méfiantes, subdivisées en associations de défense»

Chère Émilie, si j'ai cherché (maladroitement, prétentieusement, mais on ne se refait pas !) à dire quelque chose, outre l'admiration que j'éprouve depuis toujours pour cette femme, c'est bien ce que je me permets de replacer ci-dessus. Victoria incarne un continent englouti.
Vous trouverez, à la fin du petit livre que je vous signale dans l'article, des lettres entre elle et Drieu. Mais je me réjouis de votre annonce. Ces deux-là n'ont pas joué la comédie. Trop lucides, trop attentifs, trop tendres. Ils n'ont pas ménagé leurs efforts pour bâtir une illusion de bonheur (les petits riens qui font tout, les séparations douloureuses, les retrouvailles, les rendez-vous), ni pour écourter le temps de cette illusion.

Patrick Mandon a dit…

Chère Émilie,
Après un charmant intermède, je reviens à vous. Drieu aurait-donc tenu à l'Ocampo les propos que vous dites ? Je n'en m'étonne qu'à moitié, de la part de ce vieux gamin divisé entre le chagrin d'être né, le bonheur de souffrir, la joie de séduire, l'envie de déplaire. Mais vraiment, voyez-vous quelque ressemblance entre Victoria et une ruminante argentine ? À quel démon intérieur Drieu a-t-il obéi ? Cet homme était ainsi fait qu'il lui fallait briser l'illusion qu'il suscitait. Mais, si elle sut parfaitement lui répondre, elle lui conserva sa confiance et sa tendresse. Ils cessèrent de s'aimer, mais jamais ils ne renoncèrent à s'estimer.
Sous la rubrique La bibliothèque de Causeur, à l'article que votre serviteur a consacré à Daniel Cordier, vous trouverez une sorte d'exercice littéraire et historique, auquel se sont prêtés très joliment Nadia, Euréka et Saul. Il s'agissait d'imaginer un autre destin que le suicide à Drieu. Puis-je vous conseiller de vous y reporter ? Vous y passerez un très agréable moment.
Je pense que cet épisode vous aura échappé, car, à cette époque, vous sembliez non seulement m'ignorer, mais je crois bien, qu'en plus, je vous déplaisais fort…

Jérôme Leroy (ex maison Smith-Garcia) a dit…

Patrick, ne me dénoncez pas, mais figurez vous que mon mémoire de maîtrise porte sur Drieu et que j'ai Etat civil et l'Homme couvert de femmes en E.O.
Je constae que vous n'avez que des abonnéES, à propos.

Patrick Mandon a dit…

Jérôme, j'ai tout Drieu, parfois en E.O., parfois non, avec dédicace, envoi, et plusieurs lettres. Après votre Révolution, quand il ne restera plus un seul libéral-libertaire en état de se montrer à la télévision, et que, par conséquent, je cesserai de vous prêter main-forte, je partirai pour le Delta. Ma bibliothèque et mes meubles précieux, mon argenterie, tout m'y aura précédé, à l'exception des choses dont je ne me sépare jamais, qui constituent mes bagages accompagnés. Parmi celle-ci, précisément, quelques précieux documents sur Drieu. Coiffé de votre casquette en cuir de commissaire du nouveau peuple balnéaire, vous prendrez le temps de les découvrir, assis dans la chaise longue Art Déco, destinée à un ami. Malgré les explosions de pétards, les coups de pistolets à bouchon, les cris des bobos cherchant à fuir en vélib sous les lazzis des vrais parigots, il se fera comme un halo de silence autour de votre personne. Nul, parmi vos hommes, n'osera interrompre votre lecture. Puis, profondément ému, vous me rendrez les documents et nous nous saluerons. Nadia versera une larme, Émilie détournera son regard de braise, et je n'entendrai pas leurs soupirs de soulagement. Vos pirates me rendront les honneurs, et la brume m'absorbera…
Pour votre mémoire, cela ne m'étonne pas de vous : quoi que l'on pense de sa trajectoire affolée, Drieu a incarné le courage politique, le refus de se soumettre et le goût de déplaire. Voilà bien des qualités que vous avez en commun. J'ajoute qu'à ma connaissance, il n'a rien publié, sous l'Occupation, qui exprimât un sentiment déplaisant à l'égard de nos compatriotes Juifs. Il a d'ailleurs considérablement aidé quelques-unes de ses connaissances et, bien sûr, sa première femme, juive, qui l'accompagna au cimetière. Où serait Drieu, aujourd'hui ? Peut-être dans un monastère…

Jérôme a dit…

Vous savez, quand la Révolution aura triomphé, il y aura toujours des salons. C'est si elle rate qu'il faudra que nous songions, les Nadia, les Emilie, les civilisés, à rejoindre le Delta.
Vous risquez beaucoup moins pour votre bibliothèque et le reste que dans la guerre ethnique que le capitalisme porte en elle comme la nuée porte l'orage.
Dans le pire des cas, on vous demandera de faire visiter votre chez-vous un jour par semaine et vous serez un guide délicieux pour des enfants émerveillés.
Ensuite, nous irons boire du Zéro dosage au KarlMarx's clu.

Patrick Mandon a dit…

Voyez-vous, cher Jérôme, le malheur veut que je pense, au fond, que vous avez raison, ou plutôt que vous n'avez pas tort. La machine infernale est lancée contre nous, alors qu'elle semble nous ouvrir la voie.
Et puis, je voudrais vraiment entendre «les cris des bobos cherchant à fuir en vélib sous les lazzis des vrais parigots».

nadia a dit…

Et si la révolution rate, nous ouvrirons un gite dans le delta, Jérôme. Avec des livres partout et des grands lits garnis de draps blancs. Nous accorderons avec cette classe qui nous caractérise, l'asile politique à Patrick, Emilie et les autres survivants et ce serait le bonheur.

nadia a dit…

Cher Patrick, en forme de clin d'oeil, je vous joints ce clip commandé par l'office du tourisme roumain pour inviter les touristes à visiter la Roumanie. Vous y verrez quelques images du delta... et de nadia comaneci.
http://www.youtube.com/watch?v=YzeKCMNYBew&feature=related

nadia a dit…

Je joins suffirait amplement.