vendredi 18 septembre 2009

Portrait en creux



















Ne rentrons pas dans le détail de la vie mouvementée du baron de Besenval (1721-1791), cela ferait leçon d'Histoire, et l'on s'ennuie à cette seule perspective. Rappelons simplement qu'il connut fort bien et servit sincèrement deux cours de France : sous Louis XV et sous Louis XVI. On ne s'étonnera pas de savoir que Charles-Joseph de Ligne fut de ses amis : comme le prince, le baron était séduisant, bien né, soldat, cultivé, fin lecteur, et il aimait beaucoup la conversation ainsi que la compagnie des femmes. Il se crut, un instant, assez proche de Marie-Antoinette pour espérer… Il se trompait. On dit qu'elle se chargea elle-même, non sans cruauté, de le lui faire savoir. Quoi qu'il en soit, il incarne parfaitement l'esprit de son siècle, avec une acuité de vue qui lui fit observer, bien avant qu'elles n'apparaissent aux yeux de tous, les premières heures du crépuscule…
Il a laissé des Mémoires pleines de vivacité, d'observation, de rebondissements, et peuplées des créatures de son temps. On y observe le ballet des caractères, leurs stratégies mises en œuvre afin d'obtenir des postes ou des privilèges, on y voit l'incessant mouvement que produisent les favoris, les habiles, les importuns, les intrigants, les coquettes et les rouées. Et l'on y comprend que deux mondes, le peuple et l'aristocratie, vivaient sur un même territoire, mais en s'évitant le plus possible, nourrissant l'un pour l'autre des sentiments élémentaires : la peur, l'envie, la méfiance. Ils seront donc rares, à Versailles, ceux qui découvriront sans effarement, une faille de néant s'ouvrir sous leurs pieds…
Avant de céder la parole au baron, deux délicieuses et très révélatrices anecdotes, rapportées par Ghislain de Diesbach (compagnon idéal de tout amateur du XVIIIe siècle) : d'un tempérament colérique, Besenval s'emporte vivement contre un vieux serviteur, après que ce dernier a fait tomber un vase, qui s'est brisé. Le lendemain, Besenval, étonné de ne pas voir son valet, l'envoie chercher. L'homme se désole, reconnaît qu'il est trop vieux à présent pour être utile, et prétend qu'il ne servira plus le baron, afin de ne plus provoquer sa colère. Mais Besenval lui répond alors :

- «[…] Vous étiez à mon père, votre femme m'a nourri, vous êtes plus ancien que moi dans la maison, c'est donc à moi de m'en aller. […] Je reviendrai quand vous pourrez supporter mes défauts.» !
Le 2 juin 1791, il a organisé un dîner pour une vingtaine de personnes, chez lui. Déjà gravement malade, il ne peut participer à la fête, et demeure dans sa chambre. À la fin du repas, cependant, il paraît, décharné, livide, flottant dans une robe de chambre blanche. Vision de suaire ! Et lui de dire, dans un souffle mais non sans malice : «C'est l'ombre du Commandeur qui vous fait sa visite !». Il meurt dans la nuit.

À présent, un extrait du portrait qu'il laissa de son ami le duc de Choiseul (1719-1785). Celui-ci dut à Mme de Pompadour de connaître les honneurs (secrétaire d'État très avisé aux Affaires étrangères, puis à la Guerre, et enfin à la Marine), et à Mme du Barry… de partir en exil ! :
«Il y a des gens qui ont toujours l'à-propos : il y en a même qui en ont jusque dans leur existence. M. de Choiseul est de ce nombre. Jamais homme n'arriva plus à temps pour son bonheur et son éclat. Louis XV, par son caractère, sa faiblesse, et par quelques qualités, fut précisément le monarque nécessaire à la gloire de son ministre. Sous Louis XIV, M. de Choiseul eût paru mesquin : tout n'est que comparaison ; et le siècle et le monarque étaient trop imposants pour lui. Sou
s Louis XV, au contraire, tout s'étant amoindri, jusqu'au trône même, il se trouva dans son cadre. Il n'aurait, sous d'autres rapports, nullement convenu à Louis XVI, qui le rappela de son exil, sans s'en servir. Il n'arriva donc, ni trop tôt, ni trop tard. Savoir naître à temps, est souvent le secret et la cause réelle de beaucoup d'existences brillantes qui nous éblouissent

Document : portrait du baron de Besenval, par Nattier

Mémoires du baron de Besenval sur la cour de France, introduction et notes de Ghislain de Diesbach, Mercure de France, collection Le temps retrouvé

6 commentaires:

Corinne a dit…

On a bien sûr envie de l'adopter, d'autant qu'il m'a l'air plus aimable que le "Jean Moulin" de Cordier, magnifiquement dense, mais si ennuyeux ! J'ai capitulé.

Patrick Mandon a dit…

Désolé pour Cordier ! Vous n'avez pas été sensible à son témoignage, pourtant frémissant, et capital. Il doit publier le second tome de ses mémoires. Je n'oserai donc pas vous le recommander. Votre lassitude navrée me fait penser à ce mot de Sacha Guitry, sortant d'une représentation du «Soulier de satin» : «Heureusement, il n'y avait pas la paire !».

Patrick Mandon a dit…

«Hommage froid», parce que le témoignage de Besenval en faveur de son ami signale bien le recul critique, l'analyse raisonnée d'un caractère «classique», qui «tient» ses sentiments. Il situe parfaitement sa réussite dans le contexte historique où elle se produit. Ici, c'est l'époque qui est l'échelle : Sous Louis XIV, il eut été trop petit, sous Louis XVI, il demeura inemployé : il lui restait Louis XV… Et pourtant, plus loin, Besenval salue en Choiseul l'homme du parti de la vérité… Alors oui, je trouve que son récit demeure «froid», mesuré, tempéré, et certainement très honnête.

Corinne a dit…

Je pensais qu'il s'agissait de votre "hommage froid" envers Besenval, d'où ma question bête.
J'ai été une piètre lectrice pour Cordier simplement, je ne le méritais sans doute pas. C'est la forme du récit qui m'a rebutée, pas l'écriture en elle-même. Je n'y ai pas été entraînée (dans les deux sens du mot)..

Patrick Mandon a dit…

Corinne, votre question relative au titre «Hommage froid», dénote, au contraire, une curiosité légitime. Elle m'a permis de le justifier, ce titre, dont le sens pouvait en effet manquer de clarté.
Pour ce qui est de Daniel Cordier, il me semble que je me suis trompé sur l'objet de vos propos ; vous parlez de «Jean Moulin», et non des «Mémoires» de Daniel Cordier, la première partie tout au moins, la seconde paraissant prochainement. J'ai en effet vivement recommandé ce titre sur le site Causeur. Et je pense qu'il vous plairait infiniment. Je crois me souvenir que vous aviez quelque difficulté à vous le procurer. Si cela était toujours le cas, faites-le moi savoir.

Corinne a dit…

Don't worry, Patrick ;-)..il est en commande. C'est juste que je préfère que l'on me raconte une histoire plutôt que l'Histoire. Merci !