samedi 22 janvier 2011

Pas de côté

















Dans les derniers mois de l'année 1992, Rudolf Noureev fit de rares apparitions publiques. Son visage émacié, son regard fiévreux, ses yeux écarquillés qui ne clignaient pas, son pas mal assuré, tout témoignait des progrès de la maladie qui le rongeait. Pourtant, il entreprit de mettre en scène La Bayadère, ballet en trois actes, dont Marius Petipa, français de Marseille, avait réglé la chorégraphie, un siècle plus tôt, à Saint-Pétersbourg. L'événement fut considérable, le Palais Garnier pris d'assaut. À la fin de la première représentation, le 8 octobre, il vint saluer le public. Il en reçut une ovation, qui ne voulait pas s'arrêter. Il meurt le 6 janvier 1993, à l'hôpital du Perpétuel secours, à Levallois-Perret, près de Paris.
Le cycle terrestre de ce danseur acharné, né Tatar, dans une famille d'agriculteurs soviétiques d'origine musulmane, s'achevait donc avec cette œuvre d'inspiration orientale, magnifiquement mise en musique par un juif viennois, Léon Minkus (1826-1917). On notera que le personnage de Solor, dans La Bayadère, fut incarné par Noureev, alors membre de la troupe du Kirov, en 1961. On ne donnait plus le ballet intégralement, mais seulement la scène du royaume des ombres. La danse de Solor repose sur un mariage parfait entre la danse et la musique, entre Petipa et Minkus, lesquelles ignoraient que leur œuvre commune fonderait tout à la fois les débuts d'un jeune prodige et ses adieux à la communauté des hommes.
Le destin de Noureev contredit toutes les théories relatives aux origines sociales et religieuses, toutes les affirmations péremptoires quant à la place des individus dans la société en relation avec leur milieu. On dira qu'il fut une exception, ce qui est vrai, il n'empêche : nous saluons avec Noureev la victoire éclatante de la destinée sur la sociologie.
Ezio Frigerio signa les décors de La Bayadère. Très lié à Noureev, il conçut son caveau, en mosaïque – un tapis déposé sur les bagages de l'éternel errant –, qui remplaça, quelque temps après, la simple tombe du danseur, au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois. Il rappelle le goût de Rudolf pour les tapis dits kilim(s), tissés par les nomades d'Anatolie.
Je me souviens de Rudolf Noureev, de ses pommettes hautes, de ses yeux rieurs, de sa grâce athlétique.

Photographie X

10 commentaires:

Tanya a dit…

"Le destin de Noureev contredit toutes les théories relatives aux origines sociales et religieuses, toutes les affirmations péremptoires quant à la place des individus dans la société en relation avec leur milieu. On dira qu'il fut une exception, ce qui est vrai, il n'empêche : nous saluons avec Noureev la victoire éclatante de la destinée sur la sociologie."
BRAVO PATRICK!!!!!
You are a real american at heart!

Patrick Mandon a dit…

Chère Tanya-des-Rocheuses ! Elle comprend tout, elle lit tout, elle est si intelligemment et si aimablement présente !
Oui, je crois que l'individu triomphe de la sociologie, mais qu'il lui faut, pour cela, des dispositions privées et des conditions historiques exceptionnelles.
Kisses, Darling T.

Joël H. a dit…

Ce n'est pas une victoire sur la sociologie, mais sur la société. Les sociologues, et leurs amis, savent parfaitement que l'individu particulier peut, dans des circonstances particulières, vaincre tous les déterminismes. Seuls à croire l'inverse : les tenants de la biologie, du sang, du génome et du mérite héréditaire.
Très beau billet, nonobstant !

Patrick Mandon a dit…

Cher Joël, je reçois votre correctif, mais je maintiens le terme sociologie, compris non comme une science humaine mais comme l'environnement humain d'un individu donné. En outre, il autorise la formule sans nuire au sens. L'essentiel est bien que vous ayez compris mon intention. Une mauvaise idéologie semble reprendre de la vigueur, qui nous persuaderait que nous ne deviendrions pas ce que nous sommes, mais ce que nos origines ont décidé que nous devrions être. L'un de mes maîtres, le professeur Henri Laborit, disait à peu près que la liberté humaine n'était qu'une peau de chagrin, assaillie, chiffonnée de déterminismes biologiques, mais que ce minuscule espace intime, cette pauvre bannière méritaient d'être défendus.
Cela dit, M. Jo, je vous rendrai prochainement visite, car la célébration d'un certain sociologue, dans votre blogue si (im)pertinent, m'a chagriné.

Corinne a dit…

En quelques mots, tout un destin.. Comme vous savez nous donner le vertige Patrick ! L'exception (et quelle exception !) infirmerait donc la règle ?

Joël H. a dit…

Ah, mon oncle d'Amérique!

Je sais bien - voyez la fin de mon court hommage - qu'il n'est plus de mise de rendre à Bourdieu ce que - voire qu'on l'accable d'un peu tout et de son contraire. Sic transit etc.
Ne soyez par ailleurs pas trop chagrin, tant il y a de la place entre la célébration et le simple rappel que d'étranges loyautés nous lient définitivement, enfin moi, à ceux qui un jour ont pu nous apprendre quelque chose.

Patrick Mandon a dit…

Oui, Corinne, c'est cela, l'exception infirme la règle, annule les effets de la sotte prédestination. Cela dit, je n'ignore pas combien cette figure sociale est rare.
J'aurais aimé la France pour cette raison : elle justifiait l'exilé dans sa conviction d'être unique et nécessaire dans l'exercice de son art, de sa science, de sa technique, dans la libre disposition de sa fantaisie. Je n'ignore pas que ce n'est plus vraiment de circonstance, mais enfin, ce vieux pays « recru d'épreuves » n'a pas seulement été un lieu de passions tristes, il aura également permis l'éclosion de talents rares.
J'ai lu vos mots-valises, chez le cher JMT : de l'esprit, de l'invention, de la gourmandise pour le vocabulaire… Je ne fus point surpris, mais, une fois de plus, admiratif.
M. Jo, pour la fidélité, vous touchez juste. Mais il s'agit d'autre chose. Je viendrai chez vous pour m'en expliquer.

JMT a dit…

Les mots-valises, cher Patrick, c'est à Corinne, votre délicieuse B.B., que nous les devons. Grâce une fois encore lui soit rendue.

Patrick Mandon a dit…

Cher JMT, j'avais bien vu que les derniers mots-valises étaient l'œuvre de la très subtile Corinne, dite ici B.B. Je l'en félicitais vivement. C'est une jolie femme d'esprit, Corinne, nous le savions. L'esprit, c'est bien ce qui nous fait défaut par les temps qui courent !

Corinne a dit…

Chers Patrick et JMT, vous êtes trop choux !
B.B.
;-)